100 jours pour « apaiser la France »...
Voilà ce qu'avait énoncé Emmanuel Macron fin mai dans l'espoir de reprendre la main après trois mois de manifestations contre sa réforme des retraites. Et, force est de le constater, jusqu'à mardi, jour de la mort dramatique du jeune Nahel à Nanterre, tout semblait aller pour le mieux pour le président de la République. Budget, industrie verte, planification écologique, projet de loi immigration, tout semblait sous contrôle. Même l'humiliante dégradation de la note de la France par Standard & Poor's, la très influente agence de notation américaine qui fait la pluie et le beau temps sur les dettes souveraines a été évitée... de justesse.
Et puis patatras. Ou plutôt « pan », tel un coup de feu qui claque dans un ciel d'orage, la mort a été au rendez-vous, ruinant en une fraction de seconde une « remontada » exemplaire. Y compris dans les sondages d'opinion. Certains se prenaient même à rêver à un troisième mandat d'Emmanuel Macron... Le hasard a voulu que ce drame survienne au beau milieu d'une séquence marseillaise au cours de laquelle le chef de l'Etat est venu, en début de semaine, mesurer sur le terrain les progrès accomplis dans son plan « Marseille en grand », laboratoire grandeur nature d'une politique de la ville destinée à corriger tout ce qui doit être réparé dans les quartiers les plus déshérités de la ville la plus pauvre de France. Emmanuel Macron est venu avec des milliards d'euros d'investissements, pour la sécurité avec des effectifs policiers, pour la justice avec plus de moyens pour les magistrats, pour l'école avec des annonces à valeur nationale comme l'expérimentation d'un allongement des temps scolaires, pour l'économie enfin avec des investissements publics
dans la zone d'activité portuaire de Fos-sur-Mer, et même des promesses de centrales nucléaires.
Et pourtant... triste ironie de l'histoire, Marseille, restée calme lors des dernières émeutes urbaines de 2005, a été l'un des épicentres de la nouvelle crise des banlieues qui met la France en feu, c'est le titre à la Une du Financial Times ce samedi (photo). Marseille, mais aussi bien sûr la région parisienne, Nanterre, la Seine-Saint-Denis, tout comme les centre villes des métropoles comme Paris, Lyon Grenoble, ou même de villes petites et moyennes qui n'avaient jamais vu une telle mise à sac. Commerces pillés, voitures brûlées, mais aussi, comme dans une forme de suicide collectif, transports publics, bus et tramways, bibliothèques et écoles dévastés par une colère nourrie de ressentiments longtemps refoulés,
18 ans après l'embrasement de 2005.
Une France « désenchantée », comme l'aurait chanté Mylène Farmer, si son concert au Stade de France n'avait été annulé hier soir. « Tout est chaos, à côté », dit-elle aussi, allégorie à des Français KO debout, groggy après sept ans de malheurs, de la crise des Gilets jaunes au Covid en passant par les retraites et maintenant les banlieues.
Face à ce déchaînement de violences, que faire ? Comment apaiser et arrêter la contagion ? La justice est en train de passer, sans convaincre. La réponse sécuritaire, avec le déploiement de 45.000 policiers et gendarmes, de troupes d'élites du GIGN, ne résout rien, car on ne peut mettre un policier devant chaque boutique quand des gamins mineurs confondent manifs sauvages et faire les soldes avec des rabais à 100% en forçant la porte des commerces de centre-ville ou des grands magasins.
Au jour de l'enterrement du jeune Nahel, la question de la reprise du dialogue est la grande inconnue, alors que les affrontements se multiplient dans tout le pays entre la police et des jeunes gamins des cités, qui ne semblent plus écouter personne.
Faut-il, comme Emmanuel Macron l'a déclaré, en appeler à la responsabilité des parents, qui semblent dépassés...
Interdire temporairement les réseaux sociaux qui servent de plateformes de communication sur snapchat ou TikTok à des bandes rivales qui se lancent des défis à qui fera le truc le plus dingo, et se prennent pour les héros de leurs jeux vidéos préférés comme Fortnite ? Pour l'heure, le chef de l'Etat se refuse à entrer dans l'engrenage et cherche à graduer la réponse face à une droite qui réclame le retour de l'ordre par le recours à l'état d'urgence voire à l'armée.
Une chose est sûre, la séquence des 100 jours est politiquement ruinée. Elisabeth Borne, qui devait faire des annonces avant le 14 juillet, est sous une pression maximale. Alors que les joueurs de l'équipe de France de football dont Kylian Mbappé ont lancé hier un appel au calme, toute la stratégie de communication du gouvernement va devoir être corrigée pour apporter des réponses aux racines de la crise actuelle. Car ce qui se passe couvait depuis des années et l'étincelle qui a allumé le feu ne pourra que repartir si aucune leçon n'est tirée de cette éruption de violence. L'image de la France, qui s'apprête à recevoir tour à tour la coupe de monde de Rugby cet automne
puis les Jeux Olympiques et paralympiques dans tout juste un an, est profondément atteinte à l'étranger, au tout début de la saison touristique.
Emmanuel Macron, qui a connu une crise par an depuis son accession à l'Elysée, joue sur cette séquence la fin de son deuxième quinquennat et sa capacité à recoudre la société. La solution n'est pas qu'une question de moyens tant il est clair que les milliards déversés dans les banlieues depuis vingt ans n'ont rien empêché. Dans une France
qui vient de dépasser les 3000 milliards d'euros de dette publique, ce sont d'autres leviers à moyen long terme qu'il faudra actionner : éducation, retour de l'autorité parentale et du respect des institutions, retour de la confiance entre la police et la population,
emploi et lutte contre les discriminations, le chantier est immense. Et tel le tonneau des Danaïdes ou le rocher de Sisyphe, ressemble à un désespérant et éternel recommencement.