La carte bancaire de BPCE aux couleurs des JO sème la zizanie dans le monde bancaire

Dans le cadre d’un partenariat avec Visa, les Banques populaires et les Caisses d’Epargne vont émettre d’ici la fin de l’année de nouvelles cartes premium aux couleurs des Jeux Olympiques de Paris 2024. L’absence du GIE Cartes Bancaires CB suscitent beaucoup d’interrogations sur la portée de cette opération présentée par BPCE comme exclusivement liée au JO. Elle renforce cependant le poids de Visa sur le marché français, alors que les banques françaises sont à la pointe d’un projet européen des paiements pour contrer les ambitions de Visa et de Mastercard en Europe...

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Partenaire officiel des JO 2024 à Paris, BPCE veut marquer cet évènement exceptionnel en émettant de nouvelles cartes Visa aux couleurs olympiques.
Partenaire officiel des JO 2024 à Paris, BPCE veut marquer cet évènement exceptionnel en émettant de nouvelles cartes Visa aux couleurs olympiques. (Crédits : © Eric Gaillard / Reuters)

C'est une opération de sponsoring qui passe mal au sein de la communauté bancaire française. « Même le régulateur et la Commission européenne ont jeté un œil sur le dossier », avance un haut responsable monétique. Dans le cadre de son partenariat privilégié avec Visa, le groupe BPCE va émettre, à la rentrée prochaine, des cartes bancaires Visa haut-de-gamme (Premier, Platinum et Infinite), co-badgées aux couleurs des Jeux Olympiques Paris 2024. Au fur et à mesure des renouvellements des cartes (tous les deux ans), les clients des Banques populaires et des Caisses d'épargne recevront cette carte « collector », soit environ 4 millions de cartes émises d'ici juin 2024.

Problème, le GIE Cartes Bancaires CB, qui regroupe les grandes banques françaises pour assurer la sécurité et le développement du schéma interbancaire français, est absent de ce partenariat. Autrement dit, les nouvelles cartes seront des cartes Visa Only, et non plus des cartes co-brandées Visa (pour les paiements et retraits internationaux) et CB (pour les transactions domestiques).

Mauvais timing

Une absence qui est perçue par certains responsables bancaires, comme une trahison face aux appétits croissants de Visa en Europe (surtout depuis que Visa Europe est passé sous pavillon américain), susceptible même de nuire au projet de schéma de paiement européen (EPI).

Ce projet stratégique a été mis en orbite en juillet 2020 par de grandes banques européennes, avec le soutien de la BCE et de la Commission européenne, en grande partie pour contrer les ambitions des grands acteurs américains (Visa et Mastercard) ou même chinois (Alipay) sur le marché européen des paiements. Il doit être validé en octobre prochain avec la décision de créer, ou non, une permanent company, qui sera chargée de lancer les investissements sur plusieurs années.

« La décision de BPCE de lancer à grande échelle une carte Visa Only interroge au moment où le lancement d'EPI n'est pas encore acquis. Il souligne un manque de cohésion des banques françaises, pourtant leader sur le sujet, alors même que Visa multiplie les appels du pied auprès des grandes banques européennes pour nouer des partenariats privilégiés et ce afin de jeter un coin dans le projet EPI », observe un acteur de la monétique.

Le sujet est d'autant plus sensible que le projet EPI aura besoin, d'une façon ou d'une autre, de nouer des partenariats avec les grands schémas internationaux, dont Visa, pour assurer les transactions en dehors des frontières de l'Europe. Sans compter que les banques françaises sont en pleine négociation avec Visa et Mastercard pour renouveler les accords sur les transactions internationales.

De son côté, BPCE se défend de toutes mauvaises intentions. « Notre partenariat avec Visa ne remet en cause ni notre attachement à Cartes Bancaires, ni notre engagement dans le projet EPI », explique-t-on au siège. D'ailleurs, le groupe envisage également de lancer des cartes Classic, co-badgées Visa et CB, avec le nouveau logo de l'équipe de France Olympique.

« C'est une question de droits. Nous sommes partenaires premium des JOP Paris 2024 dans la catégorie banque. Les cartes bancaires appartiennent à la catégorie Technologie de paiement; qui est détenue, au niveau mondial, par Visa. Nous avons donc développé un partenariat avec Visa, sans possibilité d'adjoindre le logo CB, qui n'est pas partenaire des JO, pour lancer nos cartes. C'est donc une action ponctuelle, strictement attachée à l'évènement des JOP Paris », souligne le groupe BPCE.

Chez Visa, même souci de relativiser la portée de ce lancement. «Il faut se garder de surinterpréter. Il y a certes une concordance de temps avec les discussions menées dans le cadre de l'EPI mais c'est un moment de communication prévu de longue date, en partenariat avec une banque nationale, comme nous le faisons déjà pour les JO de Tokyo ou pour d'autres évènements sportifs dans d'autres pays», soutient un porte-parole de Visa.

Cartes Bancaires CB perd du terrain

Ces explications ne rassurent cependant qu'à moitié. Tout d'abord, cette opération marketing donne un sérieux coup de pouce aux cartes Visa Only sur le marché français, compte tenu des parts de marché de BPCE. Déjà, la décision d'Orange Bank de commercialiser des cartes Visa Only avait suscité des remous au sein de la profession bancaire, qui voyait déjà d'un mauvais œil l'initiative de l'opérateur télécom de se lancer dans les services financiers. D'autant que certains acteurs, souvent des fintechs, comme N26 ou Nickel (BNP Paribas), ont également adopté l'offre Visa Only.

Soyons clairs, pour le client, cela ne change rien (ou presque). Les solutions Visa ou Mastercard Only sont généralement moins chères à mettre en place (agressivité commerciale) et elles bénéficient de l'appui technique et commercial (force des marques) des géants américains.

Résultat, le GIE Cartes Bancaires se retrouve de plus en plus en concurrence frontale avec les Américains et perd du terrain en France, alors même que son système a prouvé, notamment pendant la crise, sa résilience et son efficacité (baisse du taux de fraude, plafond à 50 euros pour le sans contact).

« La concurrence s'est bien mais il ne faut pas oublier qu'il existe également des enjeux de sécurité et de protection des données, surtout lorsqu'elles sortent du champ européen. Les priorités ne sont pas forcément les mêmes pour les banques françaises et pour Visa ou de Mastercard, notamment en cas de panne. Les clients d'Orange Bank en ont fait l'expérience en 2018 quand le système Visa est tombé en rade au Royaume-Uni », avance un consultant monétique. De plus, les banques françaises ont tout intérêt à maintenir un GIE CB relativement fort pour éviter de se retrouver face à un duopole qui pourrait imposer ses tarifs au détriment du client final, consommateur ou commerçant.

La stratégie solo de BPCE

L'initiative commerciale de BPCE est d'autant plus mal perçue que le groupe n'a pas la réputation de jouer collectif en matière de monétique. Le groupe pèse lourd sur le marché (20% des cartes émises) et il est historiquement le premier émetteur européen de cartes Visa.

Autant dire qu'il est relativement choyé par Visa qui ne ménage pas son aide à un grand renfort d'incentives (promotion, marketing, technologie) qui se chiffrent, selon un observateur, « à plusieurs dizaines de millions d'euros par an ». La décision de BPCE de ne plus commercialiser la fonction de paiement mobile de l'application interbancaire Paylib, au profit d'Apple Pay, avait également fait jaser.

« Ce n'est pas le membre le plus fluide de la communauté », résume un banquier concurrent. Et, pourtant, l'ancien patron de Natixis Payments (filiale de BPCE en charge des paiements), Jean-Yves Forel, aujourd'hui en charge du programme Paris 2024, était au sein de la Fédération bancaire française (FBF), chargé de coordonner le dossier EPI !

Grandes manœuvres à la rentrée

« Nous voyons bien que ce lancement de cartes Visa n'est pas une simple opération marketing. Elle s'inscrit clairement dans la durée, avec forcément des conséquences stratégiques et industrielles pour le secteur. Toutes les banques ont des comptes d'exploitation mais parlent beaucoup de qualité de service aux clients mais beaucoup moins des coûts et d'investissements. Chercher des revenus et alléger ses coûts auprès de grands acteurs internationaux peut être tentant... », analyse un observateur.

« Dans le domaine des paiements, tout bouge très vite et de très nombreuses questions vont se poser à la rentrée », estime un autre spécialiste. Le projet EPI, bien sûr, mais aussi la façon dont les acteurs internationaux (GAFA) voient la directive européenne DSP2 sur l'authentification forte des transactions, l'exécution des ordres de paiement sur le territoire souverain, etc...

Les sujets ne manquent pas et, fait nouveau, le politique s'y intéresse, même si le dossier est passablement complexe. « Sans l'amicale pression de Bercy et de la BCE, le projet EPI n'aurait peut-être pas vu encore le jour », se souvient un protagoniste.

Pour l'heure, tout reste dans les frontières du "business as usual". « Mais des confrontations ne sont pas à exclure dans les prochains mois », pronostique un fin connaisseur des paiements. « Il ne faudrait pas que le projet EPI devienne finalement le cheval de Troie des paiements européens. Son échec ferait clairement le jeu de Visa ou Mastercard », s'inquiète un autre expert. Une certitude : la France, dont le système monétique est unanimement loué, a beaucoup à perdre dans cette bataille qui se profile.

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Commentaires 3
à écrit le 14/07/2021 à 18:30
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La France doit absolument brancher ses cartes pour éviter d'être "discriminant" avec Visa ou MasterCard. Et pourtant, les français pourraient vouloir une carte uniquement CB.. Visa Only ouvre peut-être la porte à CB only ?

à écrit le 14/07/2021 à 17:46
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"La concurrence s'est bien mais il ne faut pas oublier" c'est bien (sauf s'il manque des mots entre 'bien' et 'mais')

à écrit le 14/07/2021 à 17:45
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Et combien vont toucher les athlètes ?

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