“Une femme en France a 30% de chances en moins de lever des fonds” Céline Lazorthes, Leetchi

La fondatrice de Leetchi et Mangopay raconte, sans filtre, son expérience de femme entrepreneuse dans le milieu de la finance. Elle décrit ses débuts difficiles avec les banques, les attitudes et remarques machistes auxquelles elle a été confrontée et son engagement dans le collectif Sista pour faciliter l’accès au financement des femmes dirigeantes de startup.

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Céline Lazorthes est la fondatrice de Leetchi et Mangopay. Elle est aujourd'hui présidente du conseil de surveillance du groupe Leetchi, racheté il y a quatre ans par Arkéa.
Céline Lazorthes est la fondatrice de Leetchi et Mangopay. Elle est aujourd'hui présidente du conseil de surveillance du groupe Leetchi, racheté il y a quatre ans par Arkéa. (Crédits : Leetchi)

Alors étudiante à HEC, Céline Lazorthes se retrouve à avancer plusieurs centaines d'euros pour organiser un week-end d'intégration. Elle découvre qu'il n'existe aucune solution sur Internet pour éviter cette situation et se lance dans l'aventure entrepreneuriale. Nous sommes en 2009, c'est la naissance de Leetchi, la première cagnotte en ligne et l'une des premières fintech françaises. Quelques années plus tard, Céline Lazorthes crée aussi Mangopay, une solution de paiement pour les entreprises. En 2015, elle cède son « bébé » au Crédit Mutuel Arkéa.

En juin dernier, Céline Lazorthes, devenue mère, a quitté la direction opérationnelle de Leetchi et Mangopay pour se consacrer davantage à son engagement féministe qui s'est concrétisé par la création du collectif Sista aux côtés de Tatiana Jama, fondatrice de la startup Selectionnist. Céline Lazorthes est aussi business angel et a investi dans une trentaine de startups dont un tiers a été créé par des femmes.

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LA TRIBUNE - Vous avez créé Leetchi en 2009, à l'heure où le mot "fintech" n'existait pas encore. Vous aviez 25 ans. Quel accueil avez-vous alors reçu ?

CÉLINE LAZORTHES - Ce qui est certain c'est qu'on n'attendait ni une femme ni quelqu'un de jeune sur la création d'une banque. On peut bien parler d'une banque car Leetchi a le statut d'intermédiaire de financement participatif depuis 2012. Même-moi, je ne réalisais pas que j'étais en train de monter une banque. Et bien mal m'en a pris car, sinon, je ne me serais probablement jamais lancée dans ce projet. J'étais simplement convaincue du besoin et ça ne quittait plus mon esprit.

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Ma relation avec les banques a été difficile dès le démarrage. Il m'a fallu plus de six mois pour trouver une banque qui accepte de m'ouvrir un compte pour que je puisse créer l'entreprise. À chaque fois, on me le refusait et on me proposait un stage. Je n'étais pas crédible à leurs yeux. J'ai finalement réussi à ouvrir un compte au Crédit Mutuel Arkéa [qui a racheté Leetchi il y a 4 ans pour plus de 50 millions d'euros, Ndlr]. Ce qui est intéressant dans cette histoire, c'est que ce n'est ni une personne du top management ni un dirigeant, mais un simple salarié qui m'a ouvert la porte parce qu'il avait beaucoup aimé l'idée. Cela démontre à quel point la sensibilité à l'innovation dans un grand groupe doit être transmise à tous les salariés, afin qu'ils soient prêts à prendre ce type de risque. À mon sens, le Crédit Mutuel Arkéa a une vraie appréhension collégiale de l'innovation.

Des femmes vous ont-elles inspirée et aidée dans votre parcours entrepreneurial ?

Il y a eu Catherine Barba, qui était au conseil d'administration de Leetchi en tant que membre indépendante. Elle m'a beaucoup poussée, beaucoup encouragée. Inconsciemment, il y a aussi eu Orianne Garcia, la fondatrice de Caramail. Je me rappelle l'avoir vue vers l'âge de 15 ou 16 ans lors d'une émission de Capital et m'être dit : "Quelle classe ! Je veux faire pareil !" Je la voyais épanouie, brillante, en train de changer le monde... D'où l'importance des "rôles modèles" quand nous sommes jeunes car nous nous identifions.

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Justement, pensez-vous, à votre tour, être un "rôle modèle" ?

Aujourd'hui, j'ai conscience que peu de femmes ont eu le succès commercial que j'ai rencontré.  Je considère donc que j'ai un rôle et un devoir d'encourager les femmes à entreprendre et leur dire que c'est possible, qu'elles en ont les capacités, qu'elles ne sont pas moins douées.

Comment soutenez-vous ces jeunes entrepreneuses ?

J'ai fait beaucoup de mentoring, je le fais un peu moins maintenant car j'ai choisi le sujet du financement des femmes entrepreneuses en créant le collectif Sista avec Tatiana Jama [fondatrice de la startup Selectionnist, Ndlr]. Selon le baromètre que nous avons publié en septembre avec le BCG, une femme en France a 30% de chance en moins qu'un homme de lever de l'argent auprès des grands fonds d'investissement français. Ceci est notamment dû à des biais inconscients du côté des fonds d'investissement, hommes ou femmes, mais aussi parce que les femmes s'auto-limitent. En quelque sorte, l'offre et la demande ne se rencontrent pas. 

De notre point de vue, l'accès au financement est le nerf de la guerre. Car le concurrent américain ne se situe pas à des kilomètres mais à un clic. Si nous souhaitons construire des leaders nationaux et internationaux, nous avons besoin de cash et si les femmes n'en ont pas pour financer leur entreprise, elles ne seront pas ces leaders-là. Nous nous retrouverons alors dans un secteur où il n'y a que des entreprises faites par et pour des hommes blancs quadragénaires issus de grandes écoles. Même si cela peut paraître un sujet technique, c'est un sujet de société car l'enjeu est le suivant : est-ce que les femmes pourront demain avoir les services et les produits dont elles auront besoin ?

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Sista est né d'un sentiment d'injustice et de colère. C'est dur de se rendre compte qu'on vit une inégalité. J'étais agacée d'entendre des fonds dire qu'il n'y avait pas de femmes entrepreneuses. Et d'entendre en permanence des histoires de femmes qui galèrent pour lever des fonds et qui ont des remarques, du type : "Vous reviendrez quand vous ne serez plus enceinte".

Avez-vous, vous-même, été confrontée à des réflexions ou des comportements machistes ?

À de nombreuses reprises, et aussi bien venant des hommes que des femmes. J'ai deux exemples en tête. Lors de ma levée de fonds en série B, un gros fonds d'investissement de la tech ne m'a pas adressé la parole et n'a posé des questions qu'à mon banquier d'affaires qui m'accompagnait. J'ai fini par me lever en proposant de faire les cafés.

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Ensuite, de la part d'une femme membre d'un Limited Partner [Les LPs, prononcez elpiz, sont ceux qui investissent dans les fonds, Ndlr]. Je venais faire une conférence pour un des fonds qui avait investi chez moi. C'était un matin et il y avait un café en amont. Nous entrions dans la salle quand elle m'a attrapée par le bras en me disant : " Vous serez gentille de faire entrer tout le monde dans la salle car la conférence va commencer". J'ai mis quelque temps à comprendre que, pour elle, une femme jeune était forcément une hôtesse d'accueil. J'ai donc fait entrer tout le monde et suis ensuite montée sur scène et là son visage s'est décomposé. C'est intéressant de voir que les biais se retrouvent aussi chez les femmes.

Aujourd'hui, quelle est la part des femmes dans les équipes de Leetchi ?

Nous comptons 45% de femmes chez Leetchi et Mangopay. Et parmi nos développeurs, nous avons 26% de développeuses là où l'industrie est plutôt à 3 ou 4%. Nous sommes un Ovni dans le monde de la tech. Ce pourcentage s'explique par le fait que notre CTO, Laure Némée, est aussi une femme et cela attire les profils féminins. Ma rencontre avec Laure était un hasard. Mon entourage m'a alertée car elle n'avait jamais été CTO et qu'elle ne maîtrisait pas le .Net [Prononcez Dot Net. Il s'agit d'un ensemble de technologies Microsoft, NDLR]. Un homme aurait probablement été plus sensible à ces avertissements. Mais moi, j'ai été sensible au fait qu'elle ait l'air courageuse, souple, à l'écoute et prête à apprendre. J'ai surtout valorisé ses soft skills [qualités humaines et relationnelles, NDLR] plutôt que ses compétences techniques.

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Vous avez publié une photo de vous sur Twitter participant au conseil de Leetchi avec votre bébé de quelques semaines dans les bras. Quel message souhaitiez-vous faire passer ?

Je voulais dire que ça aussi c'est possible. Evidemment, je n'ai pas repris le travail quand mon fils avait cinq semaines mais pour autant je voulais montrer que l'actionnaire avait créé un contexte qui faisait que je me sentais à l'aise de venir à un board avec mon fils.J'ai pu y participer plutôt que de rester à la maison. C'était un moment important pour moi car un board c'est important. J'ai aussi pu présenter mon fils à mes collaborateurs. On vit dans un monde où les relations personnelles et professionnelles sont un peu plus mélangées.

Propos recueillis par Juliette Raynal et Sylvain Rolland

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Retrouvez les autres articles de notre dossier spécial Femmes dans la finance dans La Tribune Hebdo n°306 disponible depuis le vendredi 18 octobre 2019 en kiosques (version papier) et sur notre site (en version numérique).

Photo UNE H306

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Commentaires 5
à écrit le 23/10/2019 à 22:47
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Et alors quoi ? Si leur projet ne convainc pas les investisseurs, elles n'ont pas rien. Les féministes ne me soutireront pas mon argent !

à écrit le 23/10/2019 à 16:44
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Comme pour les disparités de salaire, les contraintes du marché invalident cette affirmation mal étayée. Quelle entreprise refuserait d'engager, à compétences égales, une femme qui accepte d'être moins payée ? Quel investisseur refuserait de financer...

à écrit le 23/10/2019 à 10:21
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La stat n'était pas 2% des femmes parviennent a faire des levées de fonds!!! alors je ne comprends pas trop les 30%!

à écrit le 23/10/2019 à 10:15
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Visiblement on attend toujours de la discrimination positive envers les femmes!

à écrit le 23/10/2019 à 9:37
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haha! prise en flagrant deli tde sexisme et d'intolerance! a titre perso elle n'a investi que dans 30% de boites tenues par des femmes! pourquoi elle n'a pas investit 50%, histoire de faire de l'egalitarisme? voire 80% vu qu'elle est feministe! h...

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