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Entreprises & FinanceBanques / Finance

Faire de Paris le Nasdaq européen : le rapport Tibi prône des fonds tech de 20 milliards d'euros

Photo de Delphine Cuny

Delphine Cuny

Publié le 19 juillet 2019 à 12:50 - Mis à jour le 19 juillet 2019 à 13:52

Les levées de fonds des startups françaises ont fortement progressé mais pour l'essentiel en amorçage et premiers tous, les financements plus conséquents (late stage) demeurent rares.

Les levées de fonds des startups françaises ont fortement progressé mais pour l'essentiel en amorçage et premiers tous, les financements plus conséquents (late stage) demeurent rares.

EY/ Rapport Tibi

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Pour "lever le verrou du financement des entreprises technologiques", le rapport de Philippe Tibi, remis ce vendredi à Bercy, préconise d'inciter les investisseurs institutionnels à soutenir la création de grands fonds de capital-innovation français et l'émergence de fonds spécialisés dans l'investissement tech dans le monde gérés depuis Paris. De quoi stimuler l'offre et la demande d'actions d'entreprises technologiques à la Bourse de Paris.

Le faible nombre d'introductions en Bourse à Paris et la maigre proportion des entreprises technologiques dans le CAC 40 et le SBF 120 ne sont pas des problèmes nouveaux, ni la difficulté des startups françaises à se financer pour grandir sans  se tourner vers des investisseurs étrangers. Mais au rêve d'un « Nasdaq européen » exprimé par de nombreux ministres, dont Emmanuel Macron lorsqu'il était à Bercy, le rapport de l'économiste Philippe Tibi, remis ce vendredi 19 juillet au ministre de l'Economie et des Finances, Bruno Le Maire, et au secrétaire d'Etat au Numérique, Cédric O, entend apporter des réponses nouvelles.

Intitulé « Financer la quatrième révolution industrielle : lever le verrou du financement des entreprises technologiques », ce rapport d'une cinquantaine de pages se concentre sur le traditionnel déficit de financement après l'amorçage et le premier tour, en capital croissance (late-stage), au-delà de 30 à 50 millions d'euros, et sur « une seule recommandation stratégique : transformer l'investissement dans le secteur technologique grâce à de plus nombreux fonds "late stage" et "global tech" pour un total de 20 milliards d'euros. »

Il ne s'agit pas de recommander un (improbable) investissement public de 20 milliards dans la technologie mais au contraire de « réparer une défaillance de marché par des mécanismes de marché » en réglant à la fois le problème d'une offre et d'une demande insuffisantes d'actions d'entreprises technologiques en France : « la mission souhaite que Paris devienne le pôle de cotation européen des valeurs technologiques » souligne le rapport.

Euronext, l'opérateur de la Bourse de Paris mais aussi de celles de Bruxelles, Amsterdam, Lisbonne et Dublin affirme être le Nasdaq européen. C'est à Amsterdam qu'a eu lieu la plus grosse introduction en bourse dans la tech en Europe l'an dernier avec le spécialiste des paiements Adyen, le suédois Spotify ayant choisi le New York Stock Exchange.

Des fonds d'au moins un milliard pour faire éclore les licornes

Premièrement, « pour augmenter le nombre de firmes technologiques éligibles à une introduction en Bourse en France », il faut davantage de fonds de capital-innovation plus gros : les fonds français sont « de taille plus modeste » que leurs principaux concurrents étrangers, les plus grands gérant entre 200 et 400 millions d'euros (Partech, Idinvest, Alven, Iris, Ardian). Ils sont « rarement capables de financer des tickets supérieurs à 30 millions » : or la levée de fonds permettant d'atteindre le statut de "licorne" (entreprise non cotée valorisée plus d'un milliard de dollars) dépasse généralement les 100 millions. D'après l'association professionnelle France Invest, les fonds français n'ont financé que deux tickets supérieurs à 30 millions en 2018. Depuis trois ans, seule une trentaine de startups hexagonales ont levé plus de 50 millions d'euros lors de leur dernier tour de table (OVH, Meero, BlaBlaCar, Voodoo, Deezer, Sigfox), même si le phénomène s'accélère (8 en 2019).

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Illustration de la newsletter Industrie et service

Selon Philippe Tibi, professeur d'économie à l'Ecole polytechnique et ancien président de l'Association française des marchés financiers (Amafi) et ex-patron d'UBS Investment Bank en France, la taille critique minimale est de l'ordre de 800 millions à un milliard d'euros et il faut pour cela inciter les investisseurs institutionnels (assureurs, banques) à soutenir des fonds de capital-innovation de grande taille focalisés sur ce segment des entreprises technologiques plus matures.

« L'objectif pour laFrance est de disposer d'ici trois ans de 10 fonds late stage gérant au moins 1 milliard d'euros» stipule le rapport.

Ce qui correspond à l'ambition d'avoir 10 fonds de capital-innovation représentant un total de 10 milliards d'euros.

« La France ne dispose pas de fonds crossover ou pré-IPO [à l'exception de Soninnova Crossover sur les biotechs], généralement gérés par des gestionnaires d'actifs, qui entrent au capital des startups lors de levée de fonds précédant l'introduction en Bourse [qui] jouent le rôle essentiel de les accompagner vers la cotation » note également le rapport.

Embarquer institutionnels et épargnants

Deuxième volet : la demande, autrement dit les investisseurs prêts à acheter des titres d'entreprises technologiques en Bourse, comme c'est le cas en Suède par exemple. La France est le premier marché d'Europe continentale pour la gestion d'actifs avec un encours de près de 4.000 milliards d'euros et des poids lourds comme Amundi (Crédit Agricole), Natixis IM (BPCE), Axa IM et BNP Paribas AM. Mais le rapport pointe « la sous-exposition au secteur technologique des investisseurs institutionnels français », de l'ordre de 6,9% des encours d'actions cotées des organismes d'assurance-vie et mixtes. Outre la faiblesse de la « poche actions » dans l'assurance-vie et la contrainte liée au passif en euros, l'une des raisons serait « les trop rares expertises en matière de valeurs technologiques chez les grands gestionnaires d'actifs français ». Ces derniers n'ont d'ailleurs pas de fonds de placement ouverts sur cette thématique tech apparaissant dans le Top 30 mondial.

Il faut donc encourager l'émergence en France de fonds investissant en actions d'entreprises tech dans le monde entier (fonds "global tech") « comme la France ne dispose pas d'un gisement d'entreprises technologiques cotées suffisant » fait valoir le rapport. Ces fonds jouent en effet un « rôle structurant » pour tout l'écosystème de financement des entreprises technologiques, ils stimulent aussi l'existence d'une recherche actions spécialisées pour évaluer ces sociétés. « Leur absence à Paris explique les décisions de cotation exclusive sur le Nasdaq des meilleures firmes françaises » estime le rapport, qui cite l'exemple de Criteo et Talend.

« Si la France veut disposer d'une base solide d'actionnaires dans le secteur technologique à la fois au niveau français et mondial, il faut viser le lancement de cinq à dix fonds "global tech", soit 10 milliards d'euros investis et 50 à 100 personnes recrutées » insiste le rapport Tibi.

Où trouver ces autres 10 milliards ?

«La mission estime que la collecte auprès des particuliers pourrait être de l'ordre de 2 milliards d'euros, celle auprès des investisseurs institutionnels devant alors atteindre 8 milliards d'euros», venant soit de grands assureurs de la place soit de plusieurs fonds de place avec le soutien de Bpifrance.

Le rapport préconise le lancement d'appels d'offres de fonds institutionnels ainsi que la création d'une initiative appelée French Tech Investissement qui attribuerait notamment un label à des fonds destinés aux particuliers, sur le modèle du label ISR pour l'investissement responsable.

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Cependant, « même si la France parvient à faire émerger un bassin raisonnable d'investisseurs spécialisés, il est difficilement imaginable, au moins à court terme, qu'une entreprise technologique française ayant des fonds américains à son capital et une présence substantielle sur le marché américain décide de se coter uniquement en France » reconnaît le rapport, qui prône certains ajustements réglementaires pour faciliter la double cotation et rendre la cotation à Paris plus attractive : faciliter les augmentations de capital (règles de fixation du prix) et alléger les exigences de communication financière.

Qu'adviendra-t-il de cet énième rapport ? Bruno Le Maire, qui avait lui-même confié cette mission à Philippe Tibi, a déclaré à la remise du rapport :

«L'Union européenne, c'estprès d'un quart du PIB mondial maisseulement 10% de la technologie mondiale émergente. Faire naître des leaders technologiques deniveau mondial estessentiel pour lasouveraineté dela France etdel'Europe.L'enjeu est plus quejamais de mobiliser notre épargnepour mieux financer les entreprises et les technologiesdedemain.»

Delphine Cuny

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