Rythmes, compétences...Comment s'adapter à l'entreprise métamorphosée par les confinements ?

MONDE D'APRES. Le milieu de l'entreprise est complètement chamboulé depuis le mois de mars et le premier confinement en France. Sans avoir eu le temps de s'adapter, les salariés ont ainsi été brutalement projetés face à de nouveaux enjeux : d'adaptation, d'organisation, de bien-être, économiques, mais aussi de compétences. La Tribune fait le point sur les nouvelles attentes de l'entreprise et les conseils des experts pour vivre ces bouleversements.

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(Crédits : Reuters)

Le 17 mars 2020 pourra sans doute être retenue comme la date de naissance d'une nouvelle ère pour le travail en France. 25% des salariés ont travaillé à distance pendant ces semaines de mars et avril où chacun était forcé de rester chez lui lors du premier confinement face à la propagation du Covid-19, d'après les chiffres de la Dares, le service de statistiques du ministère du Travail. Ils étaient encore 12% en septembre, un taux en constante baisse depuis le déconfinement. La décision de reconfiner la France au 29 octobre pendant au moins un mois va nécessairement confirmer l'avènement de cette nouvelle approche du travail.

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« 5 à 10 années d'évolution en quelques mois »

Le monde du travail a changé, s'est métamorphosé, de façon très hétérogène. « Certaines entreprises étaient prêtes mais d'autres pas. Celles qui étaient déjà bien digitalisées n'ont eu qu'à appuyer sur un bouton. Leurs salariés étaient en plus déjà habitués à utiliser des outils digitaux », souligne Christèle Albaret, psychosociologue fondatrice de La Clinique E-Santé, numéro 1 de la thérapie digitale en France, et auteure du livre « Et si on osait la bienveillance au travail ? » (Broché, septembre 2020).

Pas de quoi parler toutefois de révolution du monde de travail. Plutôt d'accélération, comme le résume la plateforme collaborative Slack dans un rapport intitulé « Anticiper l'avenir du travail », établi sur la base de témoignages clients.

« Les nouvelles idées qui ont germé dans le cadre de la refonte de nos méthodes de travail ne constituent pas une transformation totale ou une rupture radicale. Il s'agit d'évolutions que nous pouvions déjà observer, et que les circonstances ont considérablement accélérées. En seulement quelques mois, la progression rapide de la pandémie a accéléré cette transition de 5 ou 10 années ».

Le Covid-19 a déjà tellement impacté la façon de travailler qu'il y aura « un avant et un après », selon Christèle Albaret pour qui « la pandémie a rendu possible l'inimaginable, des choses que l'on pensait immuables ». Un sentiment partagé par Chris Pope, vice-président Innovation de ServiceNow, entreprise spécialisée sur la digitalisation des workflows (ndlr : flux opérationnels). « La Covid-19 a fait évoluer les entreprises à un rythme inédit et beaucoup ne pensaient même pas que c'était possible ».

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La « bonne réponse » des entreprises face à la crise

Ce nouveau rythme, les salariés dans l'entreprise l'ont-ils bien vécu ? Pour moitié oui, avec 53% des Français interrogés se sont déclarés satisfaits de la réponse de leur employeur à la situation sanitaire induite par le Covid-19, selon l'étude WorkDifferent de Qualtrics, le 27 octobre. Pour un quart, l'expérience collaborateur s'est même améliorée dans leur entreprise.

Il ressort ainsi que la crise a eu des effets positifs sur la communication au sein de l'entreprise. 47% des salariés interrogés trouvent que les interactions entre les équipes dirigeantes et les salariés se sont améliorées depuis le début de la crise. 54% trouvent même qu'il est plus facile de collaborer en interne. Enfin, 45% de salariés déclarent que leur entreprise les écoute mieux qu'avant la crise.

Si les entreprises ont plutôt bien réagi, ces nouvelles organisations ont malgré tout eu des répercussions directes sur les salariés. Qui, bon gré mal gré, ont dû s'adapter. Si cela fait partie des capacités de l'être humain d'après Christèle Albaret, le problème avec la pandémie qui s'est abattue si rapidement a été le manque de temps pour s'y faire. Et c'est d'ailleurs toujours le cas aujourd'hui. « On n'a pas le temps de s'adapter à une situation qu'une nouvelle vient nous impacter. Cela génère automatiquement du stress », ajoute la psychosociologue.

Les individus ne sont en plus pas égaux dans leur capacité à s'adapter. Le temps nécessaire varie d'une personne à l'autre, d'une heure à plusieurs jours voire des mois ou des années. Et lorsque les rapports professionnels se font à distance, difficile de déceler les états de stress chez les employés. « Le défi majeur pour les organisations européennes consiste à trouver un équilibre entre le besoin immédiat de continuité des activités et les besoins personnels de leurs employés, et à s'assurer qu'ils sont prêts, du point de vue numérique, à la vague de changements à venir », alerte Chris Pope.

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Déceler et gérer le stress

Pour Christèle Albaret, l'importance est d'instaurer la bienveillance dans les méthodes de management. « Dialogue, respect et écoute son essentiels. Prendre le temps de dire bonjour le matin, échanger plus avec ses collaborateurs par oral mais aussi par écrit, donner des signes de reconnaissance sur le travail accompli, de l'empathie, faire rire », énumère-t-elle.

Il est aussi primordial selon elle de sonder la santé émotionnelle des salariés. En leur demandant par exemple de définir leur niveau de stress sur une échelle de 0 à 10. « Cela permet de verbaliser le fait que l'on est stressé et d'apporter déjà un peu d'apaisement. Il faut ensuite nommer les sources de stress et voir quelles actions peuvent être mises en place pour aider à s'adapter, ensemble », glisse la psychosociologue. D'après l'étude WorkDifferent de Qualtrics, il ressort d'ailleurs qu'en cette période de crise, un tiers des Français ne se sent pas ou très peu considéré au sein de leur entreprise.

Bien sûr, toutes les raisons d'un stress, surtout en période de crise, ne sont pas forcément imputables au travail. C'est pourquoi, au niveau personnel, chacun doit prendre de bonnes habitudes pour être le mieux préparé possible si une situation de stress se présente. Christèle Albaret les résume en trois axes : une alimentation équilibrée, un bon sommeil afin de ne pas manquer d'énergie et une activité physique régulière couplée si possible à des exercices de respiration.

« Cela peut paraître évident mais c'est essentiel car esprit et corps sont reliés ». Et d'ajouter : « Si le fait de ne pas aller bien perdure au-delà de 15 jours, ce n'est pas une simple déprime mais peut-être le début d'une dépression. Alors il faut consulter », prévient l'experte.

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Des limites déjà ressenties

L'accélération de la digitalisation dans le monde du travail pointe toutefois déjà ses premières limites. Si les nouveaux systèmes de travail qui se sont mis en place rapidement ont été considérés comme ayant créé de nouvelles méthodes plus efficaces pour 76% de collaborateurs interrogés dans l'étude The Work Survey, publiée le 20 octobre par ServiceNow, ils se parent d'une mention peut mieux faire.

Après plusieurs mois de travail à distance, 60% des cadres et 62% des collaborateurs interrogés en France dans l'enquête déclarent en effet que leur entreprise ne dispose toujours pas d'un système totalement intégré pour gérer les flux de travail digitaux. Ils considèrent même ces systèmes comme « vulnérables à la prochaine perturbation majeure », allant jusqu'à déclarer que les fonctions clé de l'entreprise (telles que le service client, les RH et les finances) ne seraient pas capables de s'adapter dans les 30 jours. « Cela montre la nécessité et les opportunités d'une transformation numérique solide dans toute l'entreprise », résume le rapport.

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Des emplois plus adaptés au télétravail que d'autres

Des opportunités, la transformation numérique en crée. En premier lieu concernant le télétravail. Différents sondages montrent qu'il est plébiscité par les salariés Français : 75% des personnes qui ont télétravaillé pendant le confinement voulaient continuer au cours des prochains mois d'après une enquête de l'institut Yougov pour Capital publié début septembre. Reste que tous les métiers ne sont pas compatibles avec la distance.

D'après une étude américaine - « How many jobs can be done at home? » (ndlr : Combien de métiers peuvent-être exercés à la maison ?) publiée en avril 2020 par le National Bureau of Economic Research - 37% des emplois aux États-Unis peuvent être exercés entièrement à domicile. Selon ses auteurs, plus un pays est économiquement développé, plus ce taux est élevé. Ainsi, moins de 25% des emplois au Mexique et en Turquie pourraient être exercés à domicile, alors que cette part dépasse 40% en Suède et au Royaume-Uni.

Sans grande surprise, les emplois pouvant s'exercer à domicile se trouvent dans les secteurs de la finance, le droit, la gestion d'entreprise, les services professionnels et scientifiques ou encore l'informatique. A contrario, peu d'emplois dans l'agriculture, le bâtiment, l'hôtellerie, la restauration ou le commerce de détail peuvent l'être.

D'après l'étude, connaître la part des emplois qui pourraient être exercés à domicile est « un élément important pour prédire la performance de l'économie au cours de cette période ou des périodes ultérieures de distanciation sociale ». Toutefois, il est difficile d'estimer la productivité des travailleurs en cas d'obligation du travail à domicile en raison de la situation sanitaire. 1001 études existent d'ailleurs sur ce sujet, disant tout et son contraire. Pour Christèle Albaret, une chose est en tout cas sûre : « Il faut arrêter de croire au mythe "si tu es chez toi, tu ne travailles pas". Il faut apprendre à travailler dans la confiance ».

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Les compétences qui seront toujours plus demandées...

Aussi, du fait de l'accélération de la digitalisation, les « emplois de demain » sont d'ores et déjà demandés aujourd'hui. C'est ce qui ressort de l'enquête Future of jobs, dévoilée le 21 octobre par le Forum Économique Mondial, qui évalue les effets de l'automatisation sur le lieu de travail et sur les perspectives de la révolution robotique.

99 emplois ont été identifiés dont la demande augmente constamment dans 20 pays (soins, marketing, vente, production de contenus, etc). Des professions où les compétences humaines sont importantes (gestion, conseil, prise de décision, raisonnement, communication et interaction) et qui ne pourraient ainsi pas être remplacées par les machines. On peut citer les analystes de données et les scientifiques, les spécialistes de l'intelligence artificielle et de l'apprentissage automatique, les ingénieurs en robotique, les développeurs de logiciels et d'applications ainsi que les spécialistes de la transformation numérique.

En parallèle, la demande des employeurs augmente aussi sur des postes tels que les spécialistes de l'automatisation des processus, les analystes de la sécurité de l'information et les spécialistes de l'internet des objets. L'émergence de ces rôles reflète l'accélération de l'automatisation ainsi que la résurgence des risques de cybersécurité.

Un ensemble de rôles surgissent aussi de manière distincte dans des industries spécifiques. À l'instar des ingénieurs des matériaux dans le secteur automobile, des spécialistes du commerce électronique et des médias sociaux dans le secteur de la consommation, des ingénieurs en énergie renouvelable dans le secteur de l'énergie, des ingénieurs FinTech dans les services financiers ou encore des biologistes et des généticiens dans la santé.

D'après l'étude Future of jobs, une part non négligeable des emplois nouvellement créés au cours de la prochaine décennie sera dans des professions entièrement nouvelles ou des professions existantes subissant des transformations en termes de contenu et de compétences requises. 97 millions de nouveaux emplois plus adaptés à la nouvelle division du travail entre humains, machines et algorithmes pourraient ainsi émerger d'ici 2025.

Lire aussi : Compétences, automatisation, télétravail: la crise du Covid-19 accouche d'un nouveau marché de l'emploi

...quand d'autres emplois ne se relèveront pas

Un nombre conséquent de créations d'emplois contrebalancés par un autre, lui aussi important, de destructions d'emplois. Le rapport Future of jobs estime en effet que 85 millions d'emplois pourraient être détruits d'ici 2025 car réalisables par les machines.

La redistribution des tâches actuelles entre l'homme et la machine a déjà commencé (voir figure ci-dessous comparant la part des tâches actuelles au travail effectuées par l'homme par rapport à la machine en 2020 et la part prévue pour 2025). Ces deux dernières années ont vu une nette accélération de l'adoption des nouvelles technologies parmi les entreprises et cette tendance devrait se poursuivre dans les cinq prochaines. D'ici 2025, le temps moyen estimé passé par les humains et les machines au travail sera à parité sur la base des tâches d'aujourd'hui.

Les algorithmes et les machines seront principalement axés sur les tâches de traitement et de récupération d'informations et de données, les tâches administratives et certains aspects du travail manuel traditionnel. Ils remplaceront ainsi les opérateurs à la saisie de données, les secrétaires administratifs et exécutifs, les comptables, les ouvriers d'usine au poste d'assemblage ainsi que des services aux entreprises et des directeurs administratifs.

Si l'évolution est en marche depuis le mois de mars, elle devrait toutefois mettre encore quelques mois voire années avant de s'installer.

Lire aussi : Emploi : un marché du travail sous tension avec le durcissement des règles sanitaires

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Commentaires 2
à écrit le 01/11/2020 à 12:08
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Les cadres supérieurs et autres petits chefaillons sont souvent en télétravail et cest bien que déjà ils ne soient pas sur place pour nuire à la force de travail aux véritables acteurs de l'économie réelle mais ce n'est pas assez, ils donnent les mêm...

à écrit le 31/10/2020 à 10:53
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Non, d'abord la question est: peut on s'adapter à tout et tout le temps ?

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