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BONNES FEUILLES. « Wall Street en Feu » 24/28

Thomas Veillet

Publié le 09 août 2023 à 12:00

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ÉPISODE 24/28. La Tribune vous offre 28 épisodes d'un thriller financier hautement addictif. Si vous avez aimé La Firme de John Grisham, alors vous succomberez au premier roman de Thomas Veillet, ex-trader de la banque UBS devenu journaliste financier : « Après avoir vécu l'horreur des combats en Afghanistan, Tom Kelcey pose son paquetage à New York. Bien résolu à se défaire des stigmates de la guerre, il entame une prometteuse carrière de trader à Wall Street, dans une prestigieuse salle des marchés. Son sens de l'observation lui permet de détecter des anomalies et de réaliser des profits...

... ossaux ; sans le savoir il vient de déranger de puissants intérêts ».

►► RETROUVEZ ICI L'ÉPISODE PRÉCÉDENT

______

L'immense bâtisse surplombait Aspen, la station de ski branchée du Colorado. Une maison en brique rouge et ocre récemment construite par le maître des lieux, justement assis à son bureau. L'heureux propriétaire faisait face au fabuleux panorama de montagnes. Les premières neiges venaient de tomber, recouvrant le paysage d'une fine pellicule blanche. L'incertain soleil de midi faisait tout de même briller la neige sur des pans entiers de pistes. Il ne se lassait pas du spectacle.

Agé d'une soixantaine d'années, l'homme affichait une belle santé. Ses cheveux blancs impeccablement ramenés en arrière surmontaient un front haut et des yeux gris comme l'acier. Le succès l'avait rendu quelque peu rigide, voire inflexible, envers son entourage. Il savait bien qu'on le disait sans cœur, mais il n'en avait cure. On n'atteint pas les sommets avec des bons sentiments et du bénévolat. Pour lui, la gentillesse était l'apanage des faibles.

Trois écrans étaient intégrés avec goût dans son bureau en acajou. La console téléphonique équipée de deux combinés prenait place harmonieusement dans la continuité du plan de travail. Une télécommande dernier cri permettait de diriger un mur d'écrans dissimulé dans la cloison en pierre au fond de la pièce.

Son passé dans le monde des hedge funds l'avait rendu dépendant à l'adrénaline. Pas une journée sans décisions et arbitrages de haut vol, sans les incessants clignotements sur ses moniteurs pour lui rappeler que chaque seconde se convertissait en millions de dollars. Aujourd'hui il ne traitait plus directement des transactions, mais aurait pu reprendre la main à tout instant. Cette potentialité l'excitait au plus haut point.

Alors qu'il était encore perdu dans la contemplation du paysage, son bras droit, Andrew, pénétra dans la pièce un iPad à la main. Légèrement voûté, le pas incertain, son langage corporel n'indiquait rien de bon. Le boss abandonna à regret ses montagnes enneigées pour fixer son subordonné de façon glaciale, les mains ramenées en position de prière sous le menton :

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- Qu'y a-t-il ? demanda-t-il d'une voix grave.

- Notre homme à Cape Cod a subi un contretemps.

- Un contretemps... ?

- Oui, il s'est fait surprendre alors qu'il allait récupérer les documents. Salement assommé... Il a été arrêté par la police à la suite d'un appel anonyme. Une petite inculpation pour port d'arme. Nos avocats viennent de le faire sortir, mais Kelcey et la fille se sont volatilisés.

- Un type formé dans les troupes d'élite... ? Humilié par une gamine et un trader ! Je suis entouré de tocards et d'incompétents !

- Monsieur... balbutia Andrew.

- Je me fous de savoir ce que vous avez à me dire. Je veux ces documents sur mon bureau dans les vingt-quatre heures. Démerdez-vous ! Foutez-moi le camp de ce bureau !

De rage, le boss saisit un combiné téléphonique et le fracassa sur l'angle de son bureau. Il en avait encore une douzaine en stock. C'était à peu près le seul truc qui le calmait lors de ses phases de contrariété.

Ce plan était bien trop énorme. Ses associés ne comprendraient pas que tout s'effondre à cause d'un trader débutant et d'une pilote d'hélicoptère. Il avait des comptes à rendre. Il allait devoir prendre les choses en main. Pour ça, il devait quitter son havre d'Aspen. Il contacta sa secrétaire à l'autre bout du pays avec le combiné rescapé :

- Bonjour, monsieur, que puis-je pour vous ?

Une repartie graveleuse lui vint en tête, mais la distance et la pression du hashtag Metoo la retinrent dans sa bouche.

- Réunissez le Conseil demain, dans le Connecticut. J'ai des communications importantes à faire. Prévenez également mon pilote que l'on décollera tôt d'Aspen demain.

Il ne s'embarrassa pas de formules de politesse et raccrocha au nez de sa secrétaire. Et pour faire bonne mesure, il fracassa le second combiné et s'acharna sur la chose à coups de talon.

Vanessa et Tom avaient porté leur choix sur un pub irlandais dans le centre de Worcester. Personne n'aurait pensé à les y débusquer, même si la ville faisait sa promo avec le slogan « WORCESTER, LA VILLE DE TAILLE MOYENNE LA PLUS VIVANTE ET LA PLUS AGRÉABLE À VIVRE DU PAYS ».

À l'écart dans un box au fond du restaurant, ils disposaient d'une vue imprenable sur le comptoir et l'entrée pour éviter les mauvaises surprises. Mais à moins de leur avoir greffé des puces sous la peau, leurs poursuivants ne pourraient jamais les trouver ici.

Alors qu'elle commandait deux burgers assortis d'autant de Coca Zéro, Tom commença à feuilleter la liasse de documents.

- Ça vous parle ? demanda la pilote. Nous n'avons pas pris tous ces risques pour rien ?

- Un peu tôt pour le dire... Mais de prime abord, le macchabée que vous avez ramassé semble avoir été plus une victime qu'un dangereux comploteur.

Il retourna à ses papiers. La lettre du directeur de Narragan Biosciences ressemblait plus à une confession qu'à autre chose. Assez brouillon dans son écriture et dans ses propos, Lawrenson donnait l'impression d'avoir permis l'accès à ses bases de données à quelqu'un qu'il appelait « IL », en majuscules. Sans jamais préciser de nom. Il expliquait avoir pris cette décision en ne voyant pas le bout de ses recherches. Il doutait de leur aboutissement.

IL avait proposé un deal à Lawrenson. En échange de l'accès aux serveurs, le patron de Narragan avait touché une coquette somme d'argent : vingt-cinq millions de dollars. Le pactole figurait sur un relevé de compte offshore dans le dossier. Le versement provenait d'une banque des îles Vierges. Kelcey savait déjà qu'il serait impossible de retracer le cheminement de l'argent. Cependant, une idée commençait à germer dans son esprit...

Lawrenson avait collaboré avec le cerveau de cette affaire. Il avait touché sa commission, en forme de baiser de la mort. La transaction avait mis sa société à terre. Quand il s'était rendu compte de son énorme erreur, Lawrenson avait voulu fuir. Et tout cela s'était terminé dramatiquement sur un voilier au large de Rhode Island.

Tom analysa les copies de mails entre Lawrenson et cette mystérieuse personne - ou organisation. L'adresse probablement bidon ne mènerait nulle part. Le seul nom mentionné dans les échanges était celui d'un dénommé Malagacchi. Ce dernier et Lawrenson avaient échangé des considérations techniques au sujet des serveurs. Cet homme, aux origines certainement italiennes, représentait une piste à étudier sérieusement. Les Malagacchi ne devaient pas courir les rues.

Tom remit les feuillets en place pour s'attaquer à son burger. La manipulation autour de Narragan semblait s'éclaircir, mais il manquait encore trop de pièces au puzzle...

Vanessa Hartmann observait Tom. Une foule de questions lui venaient aux lèvres.

- Ton burger est déjà froid ? lui demanda-t-elle.

- Je n'ai rien avalé depuis hier midi et je n'ai toujours pas faim...

- Le stress, sans doute...

- Il est temps que je te raconte ce qui m'est arrivé ces dernières heures, histoire que tu comprennes dans quoi tu es en train de mettre les pieds.

- De toute façon, c'est un peu tard pour faire machine arrière.

Tu n'as pas l'impression ?

- Attends, Vanessa, je ne te force pas la main ! Mais quand tu sauras tout, si tu veux partir, c'est encore possible. La seule chose que je te demanderai, c'est de me laisser un peu d'avance avant d'appeler la police et l'armée, lâcha-t-il dans un sourire.

Elle lui rendit un sourire mutin. Une sensation agréable et chaleureuse les gagna l'un comme l'autre. Tout cela était bon à prendre après l'intensité de ces dernières heures.

- Tu sais, j'adore mon boulot, je n'ai pas envie de tout perdre. J'ai encore moins envie de perdre la vie. Alors, raconte-moi tout et après on verra bien ce que je décide. Et si nous devons fuir quelque part, j'espère que tu pourras m'offrir un hélicoptère. Je n'imagine pas trop ma vie sans voler.

Tom éclata de rire en fixant la jolie brune.

- J'ai passé pas mal de temps dans des hélicoptères ces dernières années. Je peine à comprendre que ça puisse manquer à quelqu'un. Mais je respecte le concept.

- Tu es aussi pilote ?

- Non, malheureusent ! Je n'étais qu'un simple soldat à qui on a fait visiter l'Afghanistan en long et en large dans une de ces bétaillères avec les portes ouvertes en permanence. J'ai bouffé plus de sable que Tom Cruise dans Protocole fantôme.

- Hmmm, j'aime bien tes références cinématographiques... Tu étais quel genre de soldat ?

Tom la fixa un peu plus intensément et prit le temps de réfléchir à sa réponse.

- Un simple soldat à qui on a demandé de gérer une équipe. J'ai appris sur le tas. Rien d'exceptionnel. Je n'ai aucun talent particulier qui aurait fait de moi un soldat d'élite. Désolé de te décevoir, je ne suis pas un Navy SEALs ! Je suis incapable de tuer un bataillon ennemi avec un couteau suisse... D'ailleurs, je ne suis doté d'aucune grande qualité... enfin, mis à part celle de t'avoir sauvé la vie ! Bon, je te raconte tout ou tu veux commander un dessert ?

- Je ne mange jamais de sucre. Par contre, je suis tout ouïe. Pendant les quinze minutes qui suivirent, Tom décrivit l'engrenage infernal en tentant de n'oublier aucun détail, sauf la localisation exacte de son chalet en forêt. Au fur et à mesure, il se rendait compte de l'énormité de sa situation. Pourtant, la jeune femme resta calme, son visage se fermant un bref instant lorsqu'il aborda les assassinats de Mary et Rebecca.

- Désolée, murmura-t-elle

Tom secoua la tête comme pour chasser des images ou des pensées qu'il ne voulait pas voir.

- La souffrance est quelque chose d'étrange. La douleur est omniprésente, mais elle se dilue parfois dans l'action. Je ne veux pas non plus jouer au type insensible, mais notre couple avec Rebecca battait de l'aile. Nous avions un peu de mal à nous supporter, et maintenant, elle n'est plus là. Notre histoire s'est achevée sur des malentendus, des non-dits, des frustrations...

La voix chevrotante, Tom marqua une pause. Il tenta ensuite maladroitement de clore le sujet :

- Bon, en même temps, tu n'es pas ma psy. Je reprends la suite de l'histoire Narragan.

Le trader entra dans le dur. Avec Bill Callahan, ils étaient considérés par le FBI comme de dangereux fugitifs. Si Vanessa le suivait, elle passerait pour complice de deux meurtriers. Il y aurait certainement du sang et de la sueur au programme pour prouver leur innocence. Mais Vanessa avait-elle le choix ? Son sort était intimement lié à celui de Tom. Sa tête semblait mise à prix comme celle du trader.

- Alors ? conclut Tom. Je te dépose à la gare routière ou est-ce que je te fais visiter le repaire des fugitifs ?

Vanessa le fixa pendant quelques secondes, oscillant entre la carte de l'humour et le sérieux. Elle pencha pour l'ironie :

- En fait, ça dépendra du niveau de qualité de votre repaire... Tom écarquilla les yeux de surprise.

- Pardon ?

- Oui, vous êtes bien notés sur Airbnb ? Comprends moi bien ! Je ne vais pas laisser mon appartement de fonction minable pour me retrouver dans un hôtel de passe dans la banlieue de Worcester.

Il éclata d'un rire sincère, alors que dans son dos, l'écran géant du pub déroulait son avis de recherche en boucle. La casquette des Nets faisait visiblement son office jusque-là, puisque personne n'avait noté la ressemblance entre le fugitif de la télévision et le type fatigué assis juste au-dessous. Il devrait peut-être aussi se laisser pousser la barbe s'il avait l'intention se déplacer à sa guise les prochains jours.

A suivre...

________

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Ou en librairie : « Wall Street en Feu », Talent Éditions - 21,90 euros

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Thomas Veillet

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