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BONNES FEUILLES. « Wall Street en Feu » 25/28

Thomas Veillet

Publié le 10 août 2023 à 21:00

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ÉPISODE 25/28. La Tribune vous offre 28 épisodes d'un thriller financier hautement addictif. Si vous avez aimé La Firme de John Grisham, alors vous succomberez au premier roman de Thomas Veillet, ex-trader de la banque UBS devenu journaliste financier : « Après avoir vécu l'horreur des combats en Afghanistan, Tom Kelcey pose son paquetage à New York. Bien résolu à se défaire des stigmates de la guerre, il entame une prometteuse carrière de trader à Wall Street, dans une prestigieuse salle des marchés. Son sens de l'observation lui permet de détecter des anomalies et de réaliser des profits...

... ossaux ; sans le savoir il vient de déranger de puissants intérêts ».

►► 

RETROUVEZ ICI L'ÉPISODE PRÉCÉDENT

______

CHAPITRE 15

30 novembre 2021 - 9 h 45 - Seattle, Washington - USA

Darrell Cameron, DC 2.0 pour les intimes, venait de se réveiller après une longue nuit à jouer en ligne à Call of Duty. Malgré la guerre bien réelle qu'il avait vécue en Afghanistan, il n'arrivait pas à décrocher des armes et de la violence, du bruit et de la fureur. La version on-line ayant un gros avantage : on ne risquait pas sa peau à tous les coins de rue.

Darrell se retourna dans son lit et tâtonna à l'aveugle pour récupérer son smartphone sur la table de nuit encombrée. L'appareil affichait une liste d'appels en absence longue comme le bras, ainsi qu'un message vocal. Il cliqua sur l'icône et entendit : « Salut DC, c'est ton lieutenant, j'ai besoin de toi. »

La voix familière le replongea dans l'enfer des combats, dans la souffrance la plus extrême. Sans le lieutenant Kelcey, il ne serait jamais rentré au pays. Et qu'importe s'il lui manquait une partie du corps. Sa prothèse de jambe gauche au pied du lit était devenue sa fidèle compagne. Tom l'avait sorti d'une sale situation, le traînant à bout de force jusqu'à une zone protégée. Et il avait ensuite défendu la place jusqu'à que les A10 Thunderbolt de l'Air Force, les redoutables avions d'appui rapproché, viennent nettoyer les positions talibanes qui les arrosaient au lance-roquettes. Le reste, il ne s'en souvenait plus : trou noir et coma de plusieurs jours. Il apprit bien plus tard que Tom avait procédé à son évacuation par hélicoptère, alors que son état était jugé désespéré. À son réveil dans l'hôpital de Ramstein en Allemagne, il n'avait plus de jambe gauche, mais il respirait encore.

En résumé, si le lieutenant Tom Kelcey sollicitait son aide aujourd'hui, la question n'était pas de savoir pourquoi, mais plutôt où, quand et comment, voire « qui faut-il tuer pour lui rendre service ».

Darrell s'assit dans son lit sans jeter un coup d'œil à la vue plongeante sur le lac Washington et ses eaux grisonnantes. Seattle n'était pas vraiment réputé pour son ensoleillement en novembre. Dépressifs s'abstenir. Il fixa soigneusement la prothèse sur le moignon de sa cuisse et se leva d'un bond, autant pour éprouver la solidité de l'attache que pour se remettre les idées en place. S'il se morfondait sur sa situation ou écoutait un peu trop ses vieilles douleurs, autant ne pas se lever. Direction la machine à café. Une fois à la table de sa cuisine, il composa le numéro qui l'avait appelé à plusieurs reprises...

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De l'autre côté des États-Unis, Tom Kelcey sourit en voyant le numéro de DC s'afficher. Arrivés en fin de journée au chalet, Vanessa avait pris ses quartiers dans une chambre du haut. Elle dormait encore, sans doute assommée par les émotions de la veille. En revanche, lui et Bill avaient veillé pour échafauder leur plan de contre-attaque. Pas d'alternative, attendre n'était plus une option et leurs adversaires avaient montré qu'ils ne faisaient pas dans le détail.

- Salut, 2.0. Alors ? Tu as gagné le marathon de Seattle récemment ?

- Salut, lieutenant, tu sais qu'avec le hashtag Metoo, je pourrais te poursuivre en justice pour discrimination et moqueries contre un handicapé et un blessé de guerre.

Les deux hommes rirent de concert, mais Darrell entra rapidement dans le vif du sujet :

- Il paraît que tu as besoin de moi ?

- Si tu es toujours aussi doué avec les ordinateurs, oui.

- Tu peux compter sur moi, je me suis encore amélioré.

DC 2.0 était un surdoué de l'informatique. Après sa blessure et son retour en tant que vétéran, Microsoft l'avait repéré. Entré dans la firme de Redmond en tant que codeur, il avait grimpé les échelons à toute vitesse. Pratiquement aucun langage informatique n'avait de secret pour lui. La société fondée par Bill Gates avait entrepris de polir ce joyau que représentait Darrell mais s'était heurtée à un problème de taille. Lors de chaque session de formation, l'ancien Marine s'émancipait après quelques heures et pouvait assurer lui-même les cours à la place des enseignants. Mieux valait donc le laisser suivre ses instincts, malgré un style et un look un peu « inhabituels ». Le garçon ne quittait jamais son pantalon de treillis kaki et disposait d'une collection de tee-shirts à la gloire des plus grands groupes de metal américain. Quant à ses cheveux, ils lui tombaient sur les épaules, vaguement domestiqués par des dreadlocks. On ne lui donnait pas plus de vingt-deux ans alors qu'il venait de fêter ses trente-deux printemps. Et malgré une légère claudication, difficile de déceler qu'il était unijambiste. Il ne se plaignait jamais.

Aujourd'hui, il planchait pour Microsoft sur les systèmes de sécurité informatique des plus grosses entreprises américaines. Il testait et donc renforçait leurs pare-feux. Il était capable de pénétrer dans à peu près n'importe quel serveur, chez n'importe qui. La CIA et la NSA l'avaient dans le collimateur. Son employeur se gardait bien de trop communiquer à son sujet.

- Que veux-tu que je fasse, Tom ?

L'ex-lieutenant Tom Kelcey lui expliqua rapidement la situation, sans trop s'étendre sur les détails. Compartimenter : moins il en savait, mieux ce serait pour sa sécurité. Le trader décrivit les ventes à découvert sur Narragan et les autres sociétés, les cycles répétitifs mis à jour par Bill, l'intelligence artificielle nécessaire pour faire le boulot. Puis il s'interrogea à haute voix sur les pistes à suivre :

- En vendant à découvert, on doit forcément emprunter les titres quelque part et pour des volumes pareils, ça ne peut pas passer inaperçu...

Pour finir, Tom décrivit une partie des documents trouvés sur le bateau de Lawrenson, le patron corrompu de Narragan, ainsi que le seul nom qui apparaissait dans les documents : Malagacchi.

Darrell se lança dans une synthèse avec ses propres mots :

- Si j'ai bien compris, tu veux que je connecte les points de ton casse-tête et que je trouve s'il y a quelque part une trace informatique de ces magouilles made in Wall Street ?

- Tu as tout compris. Par contre, reste invisible et ne prends aucun risque. Ces types ne plaisantent pas. S'ils mettent la main sur quelqu'un qui fouille dans leurs affaires, ils ne vont pas s'abaisser à appeler les flics.

- T'inquiète pas, ils peuvent toujours me tirer une balle dans le genou gauche, je ne parlerai pas, rétorqua Darrell en faisant référence à sa prothèse.

Puis il reprit après quelques secondes :

- Je m'y mets immédiatement... Je reviens vers toi dans la journée. À moins qu'ils soient de la NSA, dès que j'ai le nom des banques qui ont traité les opérations, je devrais pouvoir remonter la piste. Tu peux m'envoyer les documents que tu as ?

- Ils sont déjà sur ton mail.

- Tu ne perds pas de temps, toujours aussi efficace !

- Hé, DC ?

- Oui, lieutenant ?

- Sois prudent, d'accord ? Ne va pas jouer les héros !

- Pas de souci, chef. Sans toi, je serais toujours dans un trou en Afghanistan. J'avais toujours dans un coin de ma tête l'idée de te rendre la pareille et de remettre les compteurs à zéro.

Tom raccrocha en souriant, réconforté par ce bel élan de solidarité.

Lamar Loggins se tortillait sur son siège, face à ses écrans de trading, un sandwich au poulet à moitié entamé posé devant lui. Il fixait les marchés, les colonnes de chiffres et de symboles qui auraient donné des migraines à un non-initié. Mais aujourd'hui, sur les nerfs, il ne parvenait pas à y donner le moindre sens. Encore moins à faire gagner de l'argent à sa société. Les meurtres de Rebecca et Mary, son boss et son ami suspects n° 1 et 2, sans compter le suicide du patron de Narragan, tout cela faisait beaucoup. Il ne doutait pas une seconde de l'innocence de Tom, mais la machination faisait trembler les fondations de son petit univers. Autour de lui, les traders ne parlaient que de ça. Pas vraiment une surprise : si vous voulez faire circuler une rumeur ou nuire à quelqu'un, une salle de trading représente l'endroit idéal, après la salle de rédaction d'un tabloïd. Chacun y allait de son opinion personnelle, et il valait mieux ne pas prendre les choses trop à cœur. Certains ne faisaient pas dans la nuance : Tom souffrait d'un syndrome de stress post-traumatique, il avait pété les plombs. Bill, sûrement alcoolique depuis le temps qu'il faisait ce métier, ne valait pas mieux. Lamar se faisait violence pour ne pas s'en mêler.

Sa ligne directe sonna. Étonnant, il n'avait jamais donné ce numéro à qui que ce soit. Même sa mère ne l'appelait pas sur cette ligne. Il extirpa le combiné de sa plateforme Etrali, le coinça entre son oreille et son épaule avec une belle dextérité et appuya sur le bouton qui clignotait.

- Lamar Loggins, j'écoute...

Beaucoup de bruits parasites. Probablement un cellulaire dans un véhicule qui avait de la peine à se connecter. Le trader, intrigué, se contenta d'un vague borborygme :

- Mmh... ?

- Monsieur Loggins, je suis l'inspecteur Dickinson, en charge de l'enquête sur la mort de Mary Callahan et Rebecca McCaskill Selon nos sources, vous êtes proche de Kelcey et de Callahan, nous aimerions vous parler.

Lamar sentit des perles de transpiration glaciale courir le long de sa colonne vertébrale. Il avait déjà eu affaire à la police par le passé et il préférait s'en tenir à distance. Pas un bon feeling avec ces gens-là...

- Euh... oui... Bien sûr. Quand voulez-vous ? demanda-t-il le plus calmement possible.

- Que pensez-vous de maintenant, monsieur Loggins ? Nous sommes en bas de votre bureau. Vous pourriez nous suivre dans nos locaux du centre-ville et formaliser votre audition.

- Mais je suis au travail ! protesta Lamar.

- Je suis certain que votre patron comprendra votre absence. D'autant plus que, selon mes informations, il n'est pas au bureau aujourd'hui, répondit Dickinson d'une voix mielleuse. Nous vous attendons en bas. Nous sommes dans un SUV noir avec des feux bleus sur le pare-brise.

- Très bien, j'arrive, capitula Lamar.

Il se leva de sa chaise et massa son genou droit qui le faisait toujours souffrir par temps humide et froid ou en cas de contrariété, souvenir des camps de sélection de la NFL. Il enfila son manteau et se dirigea vers les ascenseurs en traînant les pieds.

En bas, Dickinson chercha un numéro dans son répertoire et le composa.

- Vous l'avez ? répondit instantanément une voix grave.

L'inspecteur laissa passer quelques secondes avant de répondre. Il essayait de ne pas trop se laisser déstabiliser par son interlocuteur :

- Oui, on a fait comme vous aviez demandé. Il sera avec nous dans quelques minutes. Il est en train de descendre, dit-il d'un ton satisfait.

- Vous me l'amenez au plus vite, on va le faire chanter... Puis un  clic  de  fin  de  communication  pas  vraiment respectueux.

L'inspecteur Dickinson observa son smartphone comme s'il était responsable. Encore une fois, il se sentait ridicule face à ce type et ça le rendait fou. Heureusement qu'on le payait grassement. Au fond de lui, il rêvait de coller son flingue sur la tempe de ce grand emmerdeur et de lui montrer sa vraie personnalité.

A suivre...

________

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Thomas Veillet

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